Technologie et lien social

Les modes de création et de transmission des normes, tant en entreprise que dans les grandes institutions joue un rôle fondamental dans l’évolution (éducation, famille, travail tracent l’imaginaire individuel et collectif et sont sculptés par cet imaginaire )

Dans l’approche de Weick les micro-phénomènes répétés peuvent amener des macro-évolutions (VIDAILLET Bénédicte – 2003) .

Les individus influencent les organisations, dans le cadre de contextes inhabituels. Ils peuvent promulguer ainsi de nouvelles règles dans des environnement faiblement éclairés par les routines – nouvelles règles qui influencent les sociétés, qui les norment à leur tour. En partant de l’ouvrage de Christian Licoppe [2009] , il est intéressant d’analyser les impacts de l’arrivée des technologies sur des normes sociales ancestrales.

Un des facteurs, à mon sens souvent oublié dans les analyses des organisations, et des modifications apportées par les nouveaux moyens de communication, est l’importance de la démographie. Le poids relatif des générations donne des évolutions considérablement différentes ainsi que le montre l’exemple suivant issu  d’une société à dominante jeune.

Quand la société passe directement à l’ère numérique

source: La téléphonie mobile et le lien social en Afrique Sub-saharienne d’Isabelle Garon et Laurent Gilles dans « L’évolution des cultures numériques » sous la direction de Christophe Licoppe – FYP éditions – 2009

africa_cellphone2Le texte de deux chercheurs – Isabelle Garon et Laurent Gilles- apporte un exemple assez étonnant de l’impact de l’arrivée d’une technologie qui « colle » avec les contingences d’une société. Le fait que la société africaine soit à la fois de tradition orale et donnant charge symbolique aux objets (talismans), aux actes (rites) rend loin d’être neutre l’impact de la médiation par l’objet technique du téléphone portable. Il se peut que l’introduction du téléphone soit pour l’Afrique aussi important que l’apparition de l’imprimerie en Europe. Il est porteur de transformations dont l’ampleur est encore inconnue.

Ce marché s’est développé depuis les années 2000, surtout en mode prépayé, c’est un marché de masse de petits consommateurs, d’une population jeune, urbaine et pour partie analphabète.

Le mobile est devenu incontournable, élément soudain prioritaire dans le budget.Une étude de 2006 montre qu’il se situe devant l’électricité, juste après l’eau et les services sociaux. Il devient aussi un enjeu politique (prix, réseau, etc) et créé tout un marché de réparateurs et vendeurs de cartes. Omniprésent , il est objet de cadeau, exposé au vu de tous, utilisé sans gêne.

Le mobile est affirmation du statut. Il « colle » à la position écartelée de l’Afrique entre la tradition de la valeur du lien et l’importation de la culture de la valeur du bien.

Son prix et son renouvellement ont de l’importance, et l’effet mode joue à plein. La multiplicité des portables et raccordements participent au symbole de richesse. Le marché de l’occasion est très vivace, les dons fréquents, et les portables usagés d’Europe (« au revoir la France ») méprisés.

Il est parure et sésame par signifiance de la position sociale. Il peut permettre de se voir attribuer la place d’honneur du « grand frère », donner du pouvoir et l’accès à la parole dans les décisions.

Le mobile et la liberté du lien maîtrisé

Le mobile donne de la liberté sur les relations imposées par la société traditionnelle. Le répertoire est une innovation dans ce type de société qui ignore le classement des êtres. Il bouleverse le respect des rites de civilité grâce à l’identification de l’appelant qui permet de prendre ou non l’appel. L’appel masqué prend alors signification sociale, voire politique (interdiction du masquage au Tchad).

Des traces des coutumes restent présentes : un conflit reste résolu par une rencontre physique, mais les psalmodies longues d’entrée en contact disparaissent, les retardataires sont bipés. Les codes se transposent : les femmes attendent que les hommes les appellent (elles se contentent de les bipper).

Une inscription de la modernité dans la tradition

Disposer de son téléphone conduit à ne plus solliciter autrui mais aussi à devenir celui qu’on sollicite, le don de temps au téléphone traduisant la montée sociale, en partie illusoire. Ceci pose des problèmes économiques au sollicité qui va devoir en assumer en partie le coût, malgré ses ruses. Le téléphone va ainsi, à son tour, devenir objet privilégié du don, et d’expression du pouvoir (en sonnant ses assujettis).

Les relations se théatralisent : les numéros de personnes connues se répandent et l’on fait semblant de les connaître intimement en mimant un appel. Le mobile ouvre un champ infini à l’extension du relationnel potentiel, réel ou mythique. Sa mise en scène fait partie du jeu des relations, Talisman du monde moderne, le portable permet de paraître grand, donnant ainsi la confiance nécessaire à la réussite des affaires.

Enfin le téléphone joue le rôle du griot annonciateur des nouvelles sociales (mariages, décès, etc)

Une appropriation nouvelle de l’image

Une analyse très intéressante est faite par Isabelle Garon et Jeanne Mercier sur le cas particulier des images. Là encore l’analphabétisme ( 76 % des adultes sont analphabètes au Mali ) favorise l’intérêt du traitement visuel des informations. Il apporte aussi la disponibilité dans des zones privées autrefois d’accès individuel aux médias. L’écran du mobile devient «l’écran » de référence de l’utilisateur moyen. La pratique photographique est une tradition en Afrique.

Dans l’analyse il est nécessaire de tenir compte de la jeunesse de la population concernée: au Mali presque la moitié de la population à moins de 15 ans, et les utilisateurs majoritaires du téléphone sont les 15-25 ans.

L’observation des comportements s’est faite dans les grins. ( Source : http: //bamako-cest-chaud. net/spip. php?article39) « Un grin c’est tout simplement un lieu, généralement en plein air et organisé autour d’une théière. On y pratique diverses activités pour passer le temps: jeux de cartes, jeux vidéos et surtout, discuter et discuter encore, pendant des heures, de climat, de politique, de couples ou des derniers résultats de football… Ces réunions ont lieu tous les soirs après le repas chez le « chef de grin », ou plutôt devant chez lui. Le grin est aussi le lieu de rendez-vous en fin de semaine, où les jeunes gens se retrouvent avant de sortir profiter du Bamako by night ».Le grin est un espace d’expression de loisir privilégié, il entretien des liens de solidarité lors des événements importants. Il est terrain d’essais d’outils comme le bluetooth lié au mobile, ou de nouvelles pratiques (visionnage collectif de clips).

La jeunesse s’est emparée de la technologie. Ils l’utilisent pour capturer le monde réel : la famille, l’évènement, etc, mais ils l’utilisent aussi pour capturer le monde virtuel : un autre écran de téléphone, de PC, de télévision, intégrant dans se nouveaux référents qu’ils ne trouvent apparemment pas dans le monde réel.

La tradition de partage se retrouve sur la visionnage collectif par des bandes de jeunes. Il y a dans l’usage à la fois apparition d’une individualité mais aussi perpétuation du partage grâce à la portabilité de l’image. Ceci pose le problème éthique de la circulation massives de ces images de vie.

Conclusion

Dans ce monde jeune et sans a priori, le mobile marque la tension entre une modernité de liberté et une tradition de solidarité. Les réactions à l’arrivée de nouveaux outils pourraient faire l’objet d’une étude par type de culture. Est-ce qu’après l’éveil de la Chine, c’est l’Afrique qui s’éveillerait grâce à la technologie de communication dont elle s’empare?Les évènements en Tunisie et Egypte pourraient-ils être la conséquence de cet accès à une nouvelle vision du monde

Ghislaine ROYER